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Alexandre Coutant à Brasilia pour présenter un séminaire sur les #infoxs

Dans le cadre de la collaboration entre ComSanté et la Fondation Fiocruz, Alexandre Coutant a participé à un séminaire à propos des infoxs à Brasilia. L’objectif était d’aider très concrètement les professionnel.le.s de la santé et de l’information à comprendre et à faire face au phénomène.

Vous trouverez ci-joint les diapositives de la conférence et des ateliers préparés pour l’occasion, eux-mêmes issus du travail collectif effectué par les intervenant.e.s de notre école d’été. N’hésitez pas à les utiliser dans vos propres démarches et/ou à nous contacter pour envisager comment nous pourrions vous soutenir dans vos activités concernant les infoxs.

Photo: Sergio Velho Junior

En complément de ces documents, voici quelques points ayant émergé des échanges. Ils paraissent centraux à prendre en compte pour envisager des réponses susceptibles d’aider les individus et d’être reconnues comme dignes de confiance par ces derniers :

  •  Une incompréhension de la remise en question de leur autorité par les expert.e.s concerné.e.s (professionnel.le.s de la santé, journalistes, etc) : en tant qu’expert.e.s de nos domaines respectifs, il demeure difficile de comprendre les logiques amenant des personnes étrangères à cette expertise à nous remettre en cause. Une clé de lecture très éclairante peut être proposée à travers la réflexion sur la crise de l’autorité traversant nos sociétés. Nous renvoyons ici vers les deux sessions consacrées à ce point lors de l’école d’été (ici et ici), ainsi qu’au texte généreusement partagé par Louis Quéré pour l’occasion. Plus largement, les travaux sur la société du risque et sur l’incertitude permettent de saisir comment la reconnaissance de l’expertise ne va pas de soi. Elle repose sur un ensemble de critères socialement validés dépassant la seule compétence pour toucher aussi à la relation entretenue par les expert.e.s avec les bénéficiaires de cette expertise.
  •  La difficulté à élargir la réflexion au delà de la seule véracité des énoncés partagés : corollaire du premier constat, beaucoup d’expert.e.s confronté.e.s aux infoxs focalisent leur attention sur la seule évaluation de la véracité des énoncés. Si cette dimension est fondamentale, les sciences de la communication permettent de comprendre que la reconnaissance de cet énoncé passe cependant par d’autres dimensions. Elles s’avèrent tout aussi essentielles car elles permettront de reconnaître la fiabilité de notre interlocuteur ou interlocutrice. Ici, le modèle de la compétence communicationnelle de Quéré s’avère particulièrement utile pour saisir les éléments pris en compte dans une situation de communication. Le modèle est présenté dans le diaporama de la conférence, téléchargeable ci-dessous, et expliqué dans la vidéo tirée de la session d’ouverture de l’école d’été. Vous trouverez aussi ci-dessous, dans le diaporama produit pour accompagner les ateliers, une manière de s’en servir comme canevas pour produire des contenus intégrant toutes ces dimensions.
  •  La lecture catastrophiste du phénomène des infoxs : les manières d’aborder le phénomène partent souvent du postulat de leur succès. Il convient de nuancer cette idée et de mieux la contextualiser, car elle repose uniquement sur les chiffres de leur viralité. Tout d’abord la visibilité permise par le numérique ne doit pas faire perdre de vue que l’humanité a certainement toujours vécue dans un bain varié d’informations, allant des plus fiables aux parfaitement fausses, en passant par les incomplètes, décontextualisées, partiellement erronées, etc. Leur circulation était juste moins visible. Un peu de recul historique, comme proposé dans ce numéro spécial, permet de relativiser la nouveauté du phénomène et de s’interroger davantage sur comment réussit-on à vivre dans ce bain hétéroclite d’informations, que de poursuivre la chimère d’un écosystème informationnel parfaitement fiable. Par ailleurs, évaluer le phénomène nécessiterait de disposer d’une définition précise des infoxs, ce qui nous échappe et s’avérerait certainement dangereux : le début de cette session et le diaporama de la conférence ci-dessous rappellent la variété des formes du faux, les dangers de vouloir l’encadrer par une définition restrictive et l’intérêt qu’il y aurait à davantage construire une reconnaissance collective des critères du fiable. Enfin, soulignons le peu de valeur explicative que revêtent les chiffres indiquant le nombre de partages : 1. l’encouragement à la diffusion des contenus par les plateformes des médias socionumériques amène à ce que ces volumes soient retrouvés dans de nombreux autres cas (voir par exemple les sujets variés sur lesquels travaillent les membres du LabCMO qui témoignent eux-aussi de chiffres paraissant impressionnant s’ils sont pris isolément, mais demeurent par comparaison relativement équivalents). Ainsi, des contenus fiables ont régulièrement le même taux de viralité. Les études portant sur la prolifération des infoxs et estimant qu’elles circulent plus vite les comparent à d’autres infos reportées comme fausses et s’avérant vraies, pas à l’ensemble des contenus circulant en ligne. Par ailleurs, elles ne couvrent pas les espaces moins directement visibles comme les applications de messagerie, pourtant supports de nombreuses interactions. 2. Surtout, cette diffusion ne dit rien sur ce que les internautes pensent de ces contenus ni si leurs pratiques s’en trouvent modifiées. Il est ici nécessaire de multiplier les enquêtes auprès des usagers pour mieux comprendre cette dimension. Les études de cas partagées lors de nos différents événements paraissent indiquer que nous retrouvons peu de personnes parfaitement convaincues par ces contenus, mais surtout des interrogations et des discussions entre pairs autour de quelle crédibilité accorder à ces contenus, aux contenus officiels et se focalisant beaucoup sur la question très pragmatique : « quoi faire ». Ainsi, la sociologie des lecteurs et lectrices de ces contenus laisse plutôt apparaître beaucoup de doutes et d’incertitude, une perte de repère sur qui est digne de confiance, mais pas nécessairement de renoncement définitif et assumé aux savoirs experts.
  •  Une faible compréhension de ce que constitue le quotidien de nos rapports à la santé : la sociologie de la vie quotidienne a depuis longtemps démontré que notre ordinaire n’est pas uniquement gouverné par la recherche de la vérité mais par un ensemble de préoccupations touchant à la fois au savoir, mais aussi à la recherche de sens dans un monde qui nous dépasse, à la réduction de l’angoisse associée à cette complexité, à la volonté de rester connecté aux autres, et à la recherche de guides pour agir et prendre des décisions concrètes. Les gourous en santé l’ont très bien compris, en diffusant des contenus non scientifiquement validés, mais rassurants, inclusifs et facilement applicables dans nos quotidiens. La reconnaissance des savoirs experts passera par la conservation de leur fiabilité mais aussi par leur attention à tenter de donner des pistes aux individus, sur la base de ces connaissances, pour vivre leur quotidien. Ici encore, la première session de notre école d’été aborde ce point, l’analyse de la circulation de ces contenus ainsi que les études de cas l’illustrent et les documents ci-dessous le détaillent.

Ces constats ouvrent des pistes concrètes d’action pour les professionnel.le.s de la santé et de l’information santé :

  • Un rééquilibrage entre l’agenda des expert.e.s et celui des individus : en tant que professionnel.le.s de la communication, nous avons souvent la mauvaise habitude de reproduire des stratégies unidirectionnelles, où nous décidons de ce qui est important puis produisons des campagnes de diffusion vers la population. Les médias socionumériques nous offrent la possibilité de saisir les préoccupations des individus et de mettre en place des dispositifs davantage réactifs, permettant de répondre aux questions qui les animent. Ces dispositifs sont assez faciles à mettre en place et comparativement peu coûteux. Il serait donc pertinent de toujours valoriser ce double agenda dans les actions posées par les expert.e.s.
  • Reconstruire le lien de confiance : la reconnaissance des savoirs experts passera par la reconnaissance de leur fiabilité. Les études de cas soulignent que c’est moins l’expertise scientifique qui est remise en cause qu’une incompréhension de son fonctionnement, un doute sur la poursuite de l’intérêt public par les expert.e.s et un manque de transparence de l’ensemble du système de santé qui empêche de jauger sa fiabilité. Une plus grande transparence et une plus grande pédagogie, du niveau institutionnel à la manière dont chaque professionnel.le gère ses interactions avec les patient.e.s, permettra d’amoindrir cette défiance. Le canevas tiré des travaux de Louis Quéré cité plus haut constitue un bon guide pour opérer cette évolution. L’évolution d’une réaction à des crises vers une présence permanente pour traiter des informations santé aidera aussi : il sera ainsi possible de compléter les actions de vérification des informations par des éléments plus généraux de littératies en santé, sur les principes de la démarche scientifique, sur la construction de l’information et sur le fonctionnement du système médiatique. Donner aux individus des outils pour les aider à développer leur autonomie critique constitue le meilleur moyen de faire reconnaître notre fiabilité, à défaut de notre omniscience. Trois sessions de l’école d’été abordent spécifiquement cette question des littératies nécessaires ici, ici et ici. Enfin, évoluer vers une présence permanente à propos des infoxs donnera aussi l’occasion de davantage montrer le travail des professionnels de santé pour ainsi juger de leur engagement à l’égard de la population. Des travaux sur le « travail à haute voix » illustrent ainsi comment les médias socionumériques constituent des moyens de documenter son activité professionnelle de manière à changer les représentations qui lui sont associées. Il s’agit d’un moyen simple de redonner de la transparence à l’activité des professionnel.le.s. Ceci permettra aux individus de jauger de leur engagement par un support de communication désormais très prisé par la population, particulièrement les jeunes.
  • Systématiciser la formation des publics ainsi que des professionnel.le.s de santé et de l’information santé. L’éducation est régulièrement citée comme premier critère pour lutter contre les infoxs. Le fait de la placer en dernière ici a pour vocation de souligner que cette éducation, absolument essentielle comme les sessions sur les littératies évoquées plus haut le démontrent, ne suffira pas si le lien de confiance n’est pas rétabli. Les infoxs ne soulèvent pas uniquement un problème de communication mais aussi un ensemble de dysfonctionnements dans le système de santé et l’activité des professionnel.le.s. Ainsi, le système de santé se voit demander de mieux répondre à des critères de transparence, d’intelligibilité et d’indépendance. De meilleures littératies ne feront que renforcer cette attente légitime des citoyen.ne.s. Cette interdépendance de toutes les pistes soulevées précisée, nous pouvons identifier quelques critères sur lesquels devrait porter cette éducation.
  1. En ce qui concerne la population, une éducation aux médias devrait désormais inclure un point sur la logique des techniques qui les supportent, une insistance sur les différentes manières dont les informations sont construites et leur fiabilité associée mais aussi plus fondamentalement une initiation à comment se construisent et peuvent se comparer les savoirs, notamment scientifiques.

  2. En ce qui concerne les professionnel.le.s, les producteurs et productrices d’information pourraient être davantage formé.e.s à la production de discours « auditables », de manière à fournir dans leur composition même des éléments permettant de témoigner de leur fiabilité. Les professionnel.le.s de santé comme de la production d’informations santé devraient aussi être formés à la compréhension des attentes et régimes de vérité de leurs publics pour mieux comprendre les logiques au sein desquelles leurs actions et discours circuleront. Il ne s’agit pas ici de modifier le fonds de ce qu’ils et elles auront à partager mais de mieux comprendre comment le connecter aux préoccupations de leurs publics. Enfin, ces premiers éléments leur permettront aussi de mieux savoir distinguer les situations de communication rompue, dont nous avons vu plus haut qu’elles constituent certainement la majorité des cas, des situations d’incommunication. Certains individus ou groupes peuvent effectivement s’avérer définitivement hostiles et fermés aux discours experts et il sera très utile pour ces professionnel.le.s de savoir identifier ces situations pouvant s’avérer très toxiques pour s’en protéger.

 

S’informer dans un monde de fausses informations
Fausses informations : mauvais terme pour un vrai enjeu social

 

À propos Alexandre Coutant

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