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Fausses nouvelles: un symptôme de la difficulté d’appréhender les questions de santé comme les phénomènes sociaux e techniques

Le concept de fausses nouvelles et ce à quoi il fait référence est nébuleux et imprécis. En effet, le concept est très rarement défini et lorsque des auteurs se risquent à le faire, il ne semble pas y avoir de définition consensuelle. Par ailleurs, l’expression est employée dans tant de concepts que certains chercheurs francophones ont fini par estimer qu’«est fake news ce qui est considéré comme tel par celui qui l’interprète» (Coutant, 2019). D’un autre côté, le syllabus des études critiques de la désinformation produit par des chercheurs anglophones définit les fausses nouvelles comme : «fausses informations, ou informations induisant en erreur, qui sont délibérément partagées pour l’atteinte d’un gain, pour causer du tort et/ou pour faire avancer un but politique ou idéologique» ([Traduction libre] Marwick et al., 2021, p. 1). Dans le cas de la définition francophone, le caractère faux de la nouvelle dépend de l’interprétation qu’en fait le receveur du message. Inversement, la définition anglophone place le caractère faux de la nouvelle dans les intentions de l’émetteur de la nouvelle. Ainsi, le terme englobe une foule d’éléments et de points de vue qui rend l’esquisse de ses contours à la fois floue et imprécise (Coutant, 2018, 2019).

Malgré ces difficultés de définitions, nous proposons de distinguer la désinformation comme une forme de fausses nouvelles (Coutant, 2019). La désinformation fait référence à l’omission ou la déformation d’une information de manière délibérée ou non. Ainsi défini, on libère le concept d’une intention mauvaise qui n’est pas forcément celle de celui qui partage la nouvelle. En effet, l’humour satirique, l’expression d’une opinion ou croyance aux arguments peu détaillés, la promotion de produits à des fins commerciales, des erreurs factuelles ainsi que la propagation de faussetés assumées sont tous des exemples de désinformation (Coutant, 2019). De manière intéressante, notons que le concept de fausse nouvelle était pratiquement absent de la recherche et du monde académique nord-américain avant 2016 (Allen et al., 2020; Anderson, 2020; Marwick et al., 2021). Toutefois, Marwick et al. (2021) font ressortir que le terme semble provenir du temps de la guerre froide et de l’ère stalinienne où en Russie on voit émerger la formulation «dezinformatsiya».

Il semble aussi exister une sorte de confusion sur l’ampleur et la manière dont se déploie le phénomène des fausses nouvelles (Altay et al., 2021). En effet, Altay et al. (2021) catégorisent les conceptions erronées et répandues sur les fausses nouvelles en deux métacatégories : leur prévalence et circulation ainsi que leur impact et leur réception (Cardon, 2019). Les auteurs citent plusieurs démonstrations empiriques qui démentent qu’internet soit un lieu où pullule la désinformation et que les médias sociaux sont à la source de ce problème. Marwick et al. (2021) sont d’ailleurs critiques des voix qui blâment uniquement les réseaux sociaux pour la diffusion et la pénétration des fausses nouvelles au sein de la population alors qu’il existe une littérature extensive en sciences de la communication et en psychologie sur l’étude de la propagande et de la persuasion[1]. Sans oublier que d’attribuer l’émergence et la prolifération, des fausses nouvelles aux réseaux sociaux ou à internet dans son ensemble revient à présupposer que dans un passé pré-internet, il y avait un soi-disant consensus sur la vérité et que les croyances étaient homogènes (Marwick et al., 2021). En ce qui concerne l’impact des fausses nouvelles sur le public et leur réception, des décennies de recherche en communication démentent définitivement la croyance que les fausses nouvelles, ou toutes nouvelles, sont acceptées par l’audience sans n’être ni négociées, ni reformulées[2] (Altay et al., 2021; Anderson, 2020; Badouard, 2021). En somme, être en contact et interagir avec les fausses nouvelles ne signifie pas qu’il y a adhésion à celles-ci.

C’est en ce sens que le concept d’infodémie, proposé par les sciences de la santé, semble insuffisant pour cerner les contours du phénomène. En effet, ce concept ne colle tout simplement pas avec les constats des sciences de la communication (Altay et al., 2021; Badouard, 2021). Cette métaphore des fausses nouvelles comme un élément viral sur le web réfère à des modèles désuets en communication qui place l’auditeur dans un rôle passif et presque abruti, dans tous les cas crédule. Les individus ne croient tout simplement pas directement tout ce qu’ils entendent, voient ou lisent et ils sont critiques face à l’information qu’ils consomment (Altay et al., 2021; Badouard, 2021). Sans compter que seulement 1% de la population nord-américaine consomment ce type de nouvelle et que parmi eux, cette consommation ne représente qu’un dixième de leur diète médiatique (Allen et al., 2020). Par conséquent, il n’est pas possible d’affirmer que « […] Facebook radicalise le monde et que les bots Russes injectent de la désinformation directement dans la circulation sanguine de la politique» ([Traduction Libre], Anderson, 2020, p. 52). Les médias et réseaux sociaux ne sont tout simplement pas si puissants, malgré le très puissant discours promotionnel des vendeurs de solutions techniques d’influence comme Cambridge Analytica. Conséquemment, ce qui expliquerait, en partie, un «retour» à l’étude des effets directs des médias serait dû au soutien de cet objet de recherche par les plateformes (Facebook par exemple) sur lesquels les individus échangent de l’information (Anderson, 2020). En fait, ces plateformes se prêtent plus facilement à ce genre d’étude sans forcément que ce soit le mode d’analyse approprié pour comprendre le phénomène des fausses nouvelles.

Le phénomène des fausses nouvelles semble davantage être un symptôme plutôt que la cause de divers problèmes de société (De Grosbois, 2022). En effet, il semble que l’accent mis sur les fausses nouvelles fait ressortir la présence d’une crise de confiance du public envers les institutions gouvernementales, journalistiques, intellectuelles et scientifiques, aux formes qu’il faut encore documenter (Coutant, 2018, 2019). Évidemment, comme nous l’avons précédemment mentionné, les discours alternatifs et les marques de défiance face aux idées majoritaires existent depuis longtemps, probablement même depuis toujours. Il est aussi probable que le numérique permette de donner davantage de visibilité à ces discours alternatifs, ou que leur étude en soit méthodologiquement facilitée. Or, leur présence sur les plateformes socionumériques ne devrait changer en rien l’importance sociale qu’on leur accorde, puisqu’il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau ou ressurgissant. Au risque de passer sous silence des déterminants plus centraux des enjeux de confiance constatés aujourd’hui (Quéré, 2018). Il est possible de proposer deux pistes de réflexion pour comprendre pourquoi les individus adhèrent à des discours alternatifs et/ou y sont sympathiques. Premièrement, les sociétés abstraites où les individus ne se connaissent pas et n’interagissent pas tous ensemble (par opposition aux bandes ou clans), ne sont pas fondées sur des but communs et désirables que tous poursuivent de manière plutôt homogène. En fait, ces sociétés sont fondées sur la poursuite individuelle (ou collective au sens de petits groupes ayant leur sous-culture au sein d’une société) des buts qui leur semblent moralement supérieurs et utiles tout en se soumettant aux règles (lois) renforcées par le système de justice (Hayek, 1979)[3]. Ce faisant, différents individus sont libres d’adopter le discours qui leur semble le plus adéquat en fonction des valeurs de leur choix. Il est donc normal et attendu, dans les sociétés abstraites et libres d’Amérique du Nord, parmi tant d’autres, qu’il y ait coprésence d’une diversité de discours, et qu’il en émerge des discours auxquels les individus adhèrent davantage que ce soit pour des raisons pragmatiques, religieuses, idéologiques ou autres. C’est pour cette raison que ce type de société ne nécessite pas que les individus adhèrent tous aux mêmes idéaux. La complexité provient alors de la nécessité de s’accorder sur les positions les plus légitimes lors de controverses. Cette situation justifie ainsi l’attention à ce que la majorité adhère au primat de la valeur de la liberté [d’expression], qui est fondatrice des sociétés occidentales (Coutant, 2018).

Puisque la méthode scientifique se propose de fournir des connaissances à la fiabilité vérifiable méthodiquement, il est attendu institutionnellement que le discours scientifique ait atteint un statut de discours dominant. En d’autres mots, pour des raisons presque exclusivement pragmatiques, les discours scientifiques sont habituellement considérés comme vrais, utiles, reproductibles et donc fiables. Or, ce statut semble être le nœud qui constitue la deuxième piste de réflexion qui expliquerait l’adhésion des individus à des discours alternatifs et en marge de ceux qui sont dominants. En effet, il semble que les représentants des autorités scientifiques, académiques, journalistiques et informationnelles se voient accorder de moins en moins de confiance (Coutant, 2018, 2019). Ceci étant dit, cette baisse de confiance s’effectue à différents niveaux selon les organisations. Par exemple, la recherche scientifique et le journalisme se voient accordés un niveau de confiance supérieur comparer aux organisations politiques et aux entreprises.  Coutant propose que le manque de clarté des opérations menées par ces diverses institutions ait entrainé de la défiance de la part des publics, qui ne pourraient pas exercer la démarche analytique leur permettant de s’assurer de leur fiabilité. En ce sens, une information fiable en est une pédagogique, qui démontre la sincérité de l’auteur et donc l’absence ou la reconnaissance d’un conflit d’intérêts, la transparence des intentions de l’auteur, la rigueur de la démarche ayant présidé à sa création ainsi qu’une explicitation des enjeux que soulève cette information (Coutant, 2018). Il semble que les institutions précédemment mentionnées faillissent à produire un ou plusieurs de ces éléments pouvant faciliter leur reconnaissance.

Pour conclure ce premier billet de la série, rappelons que la présence de discours alternatifs et les marques de défiance ne sont pas un phénomène nouveau (Marwick et al., 2021) et que le numérique a le potentiel de faciliter leur circulation mais ne semble pas les rendre plus visibles à ceux qui ne les auraient pas rencontrés dans leurs interactions interpersonnelles (Benkler et al., 2018; Grinberg et al., 2019; Watts et Rothschild, 2017). L’attention grandissante portée sur les fausses nouvelles ne semble donc pas tout à fait justifiée lorsque les chercheurs ou le grand public font appel au danger qu’elles pourraient porter à la démocratie ou à la circulation d’informations fiables (Allen et al., 2020). En fait, il semble que si les Nord-Américains sont ignorants ou comprennent mal les différents enjeux politiques, économiques et de santé qui sont importants pour la démocratie, ce soit davantage parce qu’ils choisissent de ne pas s’informer, tout simplement, concluent Allen et al. (2020). Ceci étant dit, le phénomène des fausses nouvelles semble être le symptôme d’une crise de confiance aux logiques encore peu comprises, ce qui représente une problématique qui mériterait d’être davantage explorée et étudiée. En ce qui concerne le «faux» des fausses nouvelles, il serait en attendant plus pertinent de s’accorder sur ce qui mérite d’être reconnu comme fiable que de traquer le faux (Coutant, 2018).

Notes


[1] Pour approfondir, le lecteur peux aussi se référer à la synthèse historique de David Colon (2019) intitulée Propagande: la manipulation de masse dans le monde contemporain.

[2] Au risque de mentionner une évidence en sciences de la communication, le modèle de l’audience passive qui se voit injecter l’information par le média, conceptualisé par Lasswell comme le modèle de la seringue hypodermique, a été empiriquement réfuté par Katz et Lazarsfeld, ce qui leur a valu, entre autres, de devenir des auteurs centraux de la discipline.

[3] Hayek détaille dans Droit, législation et Liberté (1979) comment l’évolution des sociétés occidentales vers la discipline de la liberté a permis la création de sociétés abstraites où la liberté permet la cohabitation d’un grand nombre d’individus libres de poursuivre les objectifs qui leur semblent bons tout en étant protégés des caprices/violences que d’autres pourraient tenté d’imposer. Peterson (1999) aborde aussi la discipline de la liberté dans sa discussion sur la Société comme l’union entre les archétypes du Great Father et du Hero où l’adhésion au système de valeur stricte de sa société permet l’autodiscipline permettant à son tour de transcender la tradition de laquelle elle est issue.


Bibliographie

Allen, J., Howland, B., Mobius, M., Rothschild, D. et Watts, D. J. (2020). Evaluating the fake news problem at the scale of the information ecosystem. Science Advances, 6(14), eaay3539. doi: doi:10.1126/sciadv.aay3539

Altay, S., Berriche, M. et Acerbi, A. (2021). Misinformation on Misinformation: Conceptual and Methodological Challenges.

Anderson, C. W. (2020). Fake News is Not a Virus: On Platforms and Their Effects. Communication Theory, 31(1), 42-61. doi: 10.1093/ct/qtaa008

Badouard, R. (2021). Fausses informations, vraies indignations?. Les «fake news» comme support des discussions politiques du quotidien. RESET. Recherches en sciences sociales sur Internet, (10).

Benkler, Y., Faris, R. et Roberts, H. (2018). Network propaganda: manipulation, disinformation, and radicalization in American politics  Oxford University Press.

Cardon, D. (2019). Les infoxs et les nouveaux circuits de l’information numérique. Infox, post-vérité, rumeurs: quels problèmes, quelles réponses?, Université de Paris. Récupéré de https://youtu.be/F2t2hmi4t0c

Coutant, A. (2018). De quoi les fausses nouvelles sont-elles le symptôme? À babord! Récupéré de https://www.ababord.org/De-quoi-les-fausses-nouvelles-sont-elles-le-symptome

Coutant, A. (2019). «Fake news»: qui est digne de foi? Alternatives Économiques, p. 34. Récupéré de https://www.pressreader.com/france/alternatives-economiques-hors-serie/20200101/283162905583512

De Grosbois, P. (2022). La collision des récits. Le journalisme face à la désinformation. Montréal, Canada : Écosociété.

Grinberg, N., Joseph, K., Friedland, L., Swire-Thompson, B. et Lazer, D. (2019). Fake news on Twitter during the 2016 US presidential election. Science, 363(6425), 374-378.

Hayek, F. A. (1979). Droit, législation et liberté volume 3. L’ordre politique d’un peuple libre. Paris : Presses Universitaires de France.

Marwick, A., Kuo, R., Cameron, S. J. et Weigel, M. (2021). Critical Disinformation Studies: A Syllabus. Center for Information, Technology, & Public Life (CITAP), University of North Carolina at Chapel Hill. Récupéré de https://citap.unc.edu/wp-content/uploads/sites/20665/2021/03/Marwick_Kuo_Cameron_Weigel_2021_CriticalDisinformationStudiesSyllabus.pdf

Quéré, L. (2018, 28 juin 2018). Confiance et vérité. S’informer dans un monde de fausses informations : produire et interpréter des contenus dans le nouvel écosystème informationnel, Montréal, Canada. Récupéré de https://labcmo.ca/2020/11/11/video-conference-confiance-et-verite-louis-quere/

Watts, D. J. et Rothschild, D. M. (2017). Don’t blame the election on fake news. Blame it on the media. Columbia Journalism Review, 5, 67-84.

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