Auteur.e.s : René Légaré et Gabrielle Drumond
En présentant les travaux récemment entamés dans le cadre de son projet de mémoire, René Legaré emprunte des théories foucaldiennes pour structurer son analyse sur la construction des discours à propos de la PrEP. Cette dernière est une nouvelle stratégie de prévention du VIH qui consiste en un traitement médicamenteux dont l’objectif est d’empêcher l’infection par le VIH chez les personnes séronégatives.
Dans le cadre de son projet, M. Légaré propose d’identifier les dispositifs mobilisés dans la lutte contre le VIH à l’heure actuelle. Il s’intéresse particulièrement à l’analyse de ces dispositifs comme étant des éléments qui collaborent à la construction des discours sur la PrEP, surtout de ceux diffusés auprès des hommes gais[1]. Dans le cadre de sa recherche, il tente de montrer que, dans ce contexte, les discours, comme outil de communication, ne sont jamais neutres, et qu’ils sont intrinsèquement liés au contexte sociopolitique et fortement influencé par l’histoire.
La proposition d’une méthodologie et quelques pistes de recherche
En ce qui concerne son devis méthodologique, le conférencier propose la méthode foucaldienne d’analyse de discours. Quant à la formation du terrain, sa démarche débuterait par un recensement exhaustif des discours sur la PrEP publiés au Québec, au Canada, en France, en Angleterre et aux États-Unis. Ce choix découle du fait, qu’en Occident, ces pays sont les principaux producteurs de discours dans le domaine du VIH et que leurs discours s’influencent mutuellement.
Deux catégories de discours émergent des premières analyses du corpus. Premièrement, on retrouve les discours écrits : avis gouvernementaux, positions, billets de blogue, articles médiatiques, articles scientifiques et présentations PowerPoint. Deuxièmement, on retrouve les discours oraux : entrevues médiatiques et vidéos d’information. Déjà, ce corpus préliminaire a permis d’identifier les principaux acteurs porteurs d’un discours sur la PrEP (voir la tableau 1 à la page 16 des diapositives). Il a aussi permis d’observer deux phénomènes fort intéressants. D’une part, la majorité des discours québécois émanent d’entrevues, de reportages et d’articles médiatiques. D’autre part, malgré l’importance des publications gouvernementales, le corpus québécois présente quasi-uniquement les discours de médecins cliniciens, d’organismes communautaires et d’hommes gais sur la PrEP.
La recherche viserait aussi à dégager la teneur des discours en répondant au deux questions suivantes : 1) S’agit-il d’un discours officiel ou rapporteur?; et 2) S’agit-il d’un discours favorable, neutre ou défavorable à la PrEP? La teneur de ces discours s’inscrirait parfaitement bien dans le concept foucaldien de dispositif. Pour Foucault, le discours est partie prenante de divers dispositifs mis en place afin de répondre à la visée du biopouvoir soit la régulation des populations et la discipline des corps.
VIH/SIDA et hommes gais : quelques données historiques
Histoire d’une épidémie
C’est en juin 1981, qu’un rapport des Centers for Disease Control and Preventionaméricains, décrivant cinq cas de pneumonie rare chez des jeunes hommes gais en bonne santé, est publié (Centers for Disease Control and Prevention, 1erjuin 2001, p. 429). En moins d’un an, les cas se comptent par millier dans tous les pays occidentaux et, lorsqu’on découvre l’agent viral responsable du SIDA, le virus d’immunodéficience humaine ou VIH, en 1983, c’est tous les continents qui sont touchés (Baganizi, E. et Alary, M. cité dans Lévesque, 2007, p. 35; Mensah, 2003, p. 219). En 1982, on découvre que l’infection se transmet par voie sexuelle et que c’est ce type de transmission qui prévaut au sein de la communauté gaie. La même année, le chirurgien en chef des Etats-Unis mentionne le condom comme outil potentiel de prévention.
Ces informations ainsi que l’inaction des gouvernements amènent les hommes gais à mettre en place les premières stratégies de prévention (McFadyen, 2014, p.4). «?The people handing out safe sex packs in the gay bars I used to go to in New York in the early 1980s were not public health workers. They were gays who responded to the battle cry?» (Pisani, 2008, p.173-174).
Implication des gouvernements
En général, dans les pays occidentaux, l’implication officielle des gouvernements dans la lutte contre l’épidémie du VIH/sida débute plusieurs années après la publication du premier rapport décrivant les premiers cas de sida. C’est la découverte de différente souches de VIH, dont certaines se transmettent par contact sexuel entre personnes de sexe opposé (Lévesque, 2007, p. 35), qui amène les gouvernements à s’impliquer. Le président Ronald Reagan évoque le mot sida dans un discours public pour la première fois en 1985 (Pisani, 2008, p. 149). Le gouvernement français lance sa première campagne grand public de prévention en 1986 (Sidaction) et les gouvernements anglais (Wikipédia) et canadien (Radio-Canada) font de même en 1987.
Au Québec
Au Québec, c’est en août 1987 que le gouvernement s’active et crée un groupe de travail dont le mandat est de lui fournir les composantes jugées nécessaires au développement d’une « politique québécoise globale de prévention, de prise en charge et de contrôle de l’épidémie » (Gouvernement du Québec, 1988, p. iii). Un an plus tard, ce groupe, formé uniquement de professionnels de la santé, dépose un rapport synthèse qui comprend pas moins que soixante-trois recommandations (Gouvernement du Québec, 1988, p. 153-172). On y stipule, entre autre, que les efforts pour lutter contre l’épidémie sont de la responsabilité des institutions québécoises, mais aussi de tout un chacun (Gouvernement du Québec, 1988, p. 3). Ce propos s’inscrit parfaitement bien dans le nouvel objectif de normalisation du dispositif de santé et peut être considéré partie prenante de la mise en place d’un dispositif propre à l’épidémie; dispositif qui façonne la sexualité des hommes gais par l’entremise des discours de prévention (Girard, 2013, plus particulièrement les chapitres IV et VI) et qui finit par normaliser l’utilisation du condom et à en faire la norme morale de la sexualité entre hommes malgré la réticence voire la résistance des hommes gais face au condom (Girard, 2013 et 2016a; McFadyen, 2014, Spencer, 1993). S’agit-il d’un dispositif de SIDA (Mensah, 2003; Rivard, 1992) ou de lutte contre le VIH (Lévesque, 2007). À ce stade, il me reste à vérifier si la prévention du VIH auprès des hommes gais s’inscrit dans l’un des dispositifs identifiés par ces chercheurs et comment.
Dispositifs et sexualité entre hommes et PrEP
Rapidement, au début de l’épidémie, des hommes gais sensibilisent leurs pairs sur le port du condom stipulant qu’il s’agit de la seule protection efficace et que son utilisation n’est que temporaire, le temps que l’on trouve un traitement. . La prise en charge de la prévention par l’État, qui se situerait quelque part autour de 1990, en a fait le seul outil efficace et son utilisation, le seul moyen de se prévenir d’une infection. Ce qui a permis de forger, avec le temps, au sein de la communauté des hommes gais, un aura de moralité autour de l’outil et de son utilisation.
PrEP
En 2010, une nouvelle option leur est accessible : la prophylaxie préexposition sexuelle ou PrEP. La PrEP est une stratégie de prévention biomédicale qui consiste à prendre un médicament anti-VIH reconnu efficace à contrôler l’infection chez les personnes séropositives. Ce traitement est le TruvadaMD.. Au Québec, cette stratégie, avant 2018, ne pouvait être prescrite qu’aux hommes gais séronégatifs qui ont de multiples partenaires sexuels et qui n’utilisent pas systématiquement le condom[2].
Controverse
Ces critères, le multipartenariat et la non-utilisation systématique du condom, sont la source d’une controverse au sein de la communauté gaie et du milieu VIH. Pour plusieurs, ces actions sont les produits d’hommes irresponsables, des «?Truvada Whore?», qui ne méritent pas que le système de santé défraie pour leur vie sexuelle désordonnée, outrageuse et immorale. Pour d’autres, les jugements moraux ne doivent pas dicter les conduites et ces hommes doivent profiter de cet outil pour rester en santé.
Une revue de littérature
Dans une communication axée sur la pensée foucaldienne, M. Legaré a présenté le contexte historique dans lequel les discours concernant l’homosexualité est insérée. En revenant sur la formation de l’État libéral et sur les notions de libéralisme, d’autorégulation et de régime de vérité, le conférencier argumente que l’État utilise ce dernier pour s’autoréguler et pour autoréguler sa population et, ce dans le but de limiter les actions qui nuisent au développement économique (Foucault, 1979/2004, p. 12-13). Ce régime de vérité nécessite aussi de la mise en place de dispositifs qui, par différents moyens, permet de surveiller et de contrôler la population afin d’assurer la sécurité de la raison gouvernementale (Blanchette, 2006, p. 1).
Le conférencier revient aussi sur la notion de biopouvoir et les dispositifs néolibéraux de sexualité et de santé. M. Legaré explique que la biopolitique se transpose dans un dispositif qui regroupe l’ensemble des techniques politiques de « normalisation » de la population. Les mécanismes développés permettent de déterminer ce qui est normal pour une population donnée (Blanchette, 2006, p. 9-10). Le biopouvoir s’exprime aussi par la mise en place de dispositifs disciplinaires œuvrant à la « normation » des individus; la mise en place de normes disciplinaires qui permettent de trier le normal de l’anormal (Blanchette, 2006, p. 8-9).
Quant au dispositif de santé, il repose essentiellement sur la mise en place de mécanismes de régulation de la population à des fins de productivité économique (Foucault, 1976, p. 63). Ainsi, par ces mesures, l’État parvient à mettre en place des normes sociales et morales conforment à la raison d’état et considérées nécessaires pour sa croissance et, à une plus grande échelle, pour le développement et la consécration du capitalisme (Foucault, 1976, p. 185; Lévesque, 2007, p. 14).
Les dispositifs néolibéraux de sexualité et de santé
L’autonomie et la responsabilisation deviennent alors les principes de base du nouveau régime de vérité et, par le fait même des dispositifs de sexualité et de santé. Cela met en action toute une série de mesures qui œuvre à leur transformation. Là où s’est le plus éloquent, c’est au sein du dispositif de santé où, les mécanismes qui ont permis la création de l’État-providence se transforment et deviennent des outils de promotion pour la création de l’individu responsable de sa vie et de sa santé.
Au Québec, les recommandations de la Commission Castonguay/Nepveu (1970-1971) et de la Commission Rochon (1985-1986) concrétisent cette transformation. Les recommandations de la première commission visent à normaliser le principe de responsabilité individuelle en santé par la mise en place de politiques et de programmes et à discipliner les individus par des discours axés sur le devoir moral de préserver sa santé et d’adopter de bonnes habitudes de vie (Lévesque, 2007, p. 19-22). À partir de 1985, on exige une plus grande participation de la population dans la recherche de solution à leurs problèmes de santé et une plus grande mobilisation des acteurs et organismes communautaires régionaux dans la résolution des problématiques de santé (Lévesque, 2007, p. 22-27). Les résultantes de ce dispositif sont l’accentuation du contrôle des conduites individuelles par les instances de santé, et leur déresponsabilisation face aux problématiques de santé (Lévesque, 2007, p. 29). Ainsi, seul l’individu est à blâmer pour ses problèmes de santé et lui seul peut les régler.
Quant à l’évolution du dispositif de sexualité, elle est beaucoup plus difficile à cerner. Puisque les dispositifs sont, selon Foucault, des outils au service d’un pouvoir autre que celui du droit, leur analyse ne peut se faire d’un point de vue juridico-discursif (Foucault, 1976, p. 109). Ce qui laisse entendre qu’on ne peut pas considérer l’avancée des droits des minorités sexuelles comme élément nourrissant l’évolution de ce dispositif.
Cependant, à la même période l’American Psychiatric Association publie, en 1973, un communiqué annonçant que l’homosexualité n’est plus considérée comme une déviance[3]. Dans un contexte de pouvoir foucaldien, l’anormal s’oppose toujours au normal. Peut-on alors émettre l’hypothèse que cette « normalisation » de l’homosexualité a été perçue comme une menace par le pouvoir et qu’il a transformé le dispositif de sexualité pour y assujettir les hommes gais avec de nouveaux discours? Qu’en est-il alors de la responsabilisation et de l’autonomie dans ce dispositif? Ce peut-il que le dispositif de sexualité n’ait pas évolué? À moins que la crise du SIDA ait été la planche de salut du régime de vérité. Cela reste à vérifier afin de compléter cette partie de la problématique.
[1]Le terme « homme gai » regroupe les hommes qui sont attirés et qui ont des relations sexuelles avec des hommes, et ce, qu’ils s’identifient comme gais ou non. .
[2]Un nouveau guide de prescription de la PrEP a été publié en décembre 2017. Il inclut, notamment, une liste de groupes de personnes à qui la PrEP est recommandée.
[3]Le retrait officiel de l’homosexualité dans le «?Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorder?» ou «?DSM?» a eu lieu en 1980 lors de la publication du «?DSM-III?»[3]. Sur ce sujet, consultez : Minard, M. (2009). Robert Spitzer et le diagnostic homosexualité du DSM-II. Sud/Nord, 24(1), 79-83. doi:10.3917/sn.024.0079.
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RÉSUMÉ
Les hommes gais[1] séronégatifs ont accès, depuis quelques années, à une nouvelle stratégie de prévention contre l’infection par le VIH. Il s’agit de la prophylaxie préexposition sexuelle, communément appelée PrEP. Stratégie controversée, la PrEP ne fait pas l’unanimité tant au sein de la communauté gaie qu’au sein du milieu de lutte contre le VIH, car elle constitue, pour plusieurs, un endossement de valeurs immorales et de comportements sexuels considérés irresponsables.
Dans le cadre de ce séminaire, je vous présenterai une revue préliminaire de la littérature de l’histoire contemporaine de l’évolution des diverses formes d’expression d’une sexualité gaie dans le but d’ériger le fondement théorique nécessaire à une analyse qui tend à cerner le rôle des acteurs clés du milieu québécois de lutte contre le VIH/sida dans la construction des discours sur la PrEP. Puisque ce projet de maîtrise se situe toujours à l’étape préliminaire, une large part de cette présentation sera allouée à la discussion afin d’évaluer la justesse de cette revue de la littérature.
Date : 19 avril 2018 de 12 h 30 à 13 h 45
Conférencier : René Légaré, Coordonnateur des communications à la COCQ-SIDA et candidat à la maîtrise en communication, UQAM
Lieu : Pavillon Saint-Denis (AB), local AB-7015
[1] Dans un but d’allègement, «homme gai» inclut les hommes bisexuels, les hommes trans ou les hommes qui ne s’identifient pas comme gai et qui ont des relations sexuelles avec des hommes.
ComSanté Centre de recherche sur la communication et la santé
Très bon article de blogue, bonne continuation!